A vrai dire, certains phénoménes naturels et objets culturels sont tellement chargés de surnaturel qu'ils sont tenus à l'écart de tout le reste. Ils sont
sacrés, par conséquent dangeureux, tabous. Par exemple, les Indiens vivant aux alentours du Parc de Yellowstone redoutaient ses geysers. Ils croyaient que leurs
jaillissements s'effectuaient par l'opération d'esprits capricieux. Des découvertes archéologiques ont mis à jour que les Indiens offraient des haches et d'autres ustensiles aux esprits
souterrains. Hormis ces occasions, ils évitaient ces lieux dangeureux. Il y a beaucoup d'autres exemples soulignant cette distinction entre naturel et surnaturel. Les Indiens des Plaines, lors de
leurs visions, recevaient des esprits l'ordre de délaisser certains outils ou de s'abstenir de tels ou tels actes. La Pipe Sacrée des Arapahos ne peut être touchée qu'avec des précautions
rituelles très strictes. Elle est gardée dans une loge spéciale et soigneusement enveloppée dans des couvertures. Un homme-medecine shoshone avait refusé de dîner avec moi (l'auteur, bien
entendu!) au restau parce que son "esprit" lui avait interdit d'utiliser des couvertes pour manger. Quiconque transgresse ces tabous encourt le risque de tomber malade, d'être
parlysé, ou même de mourir. Non seulement cela portera malheur à lui-même, à sa famille et à ses proches, mais également à toute la communauté.
A entendre certaines déclarations d'Indiens, on pourrait croire que pour eux tout l'univers, et surtout leur environnement naturel, est sacré.
Or il n'en est rien; si c'était le cas, ils ne considèreraient pas certaines pierres en particulier, certaines montagnes et certains lacs comme sacrés. Les défenseurs de l'environnement ont
supposé à tort que les Indiens étaient écologiques en prétendant qu'ils se souciaient de toute la nature. En fait,, on a la preuve qu'ils l'ont dévastée en
plusieurs occasions. Cela étant, les
Indiens témoignent certainement de plus d'attention pour la nature que n'importe quel autre peuple, et les chasseurs indiens ont eu tendance à la protéger en tant que thêatre du surnaturel. Ils
sont attachés aux arbres parce que ceux-ci portent la marque du surnaturel; ils sont attachés aux animaux parce que ceux-ci peuvent abriter des esprits; ils sont attachés aux étendues immenses
parce que ce sont elles qui révélent Dieu. La nature est potentiellement sacrée, ou plus exactement elle devient sacrée quand l'homme fait l'expérience du surnaturel dans ses visions, au cours
d'une méditation ou dans une cérémonie.
Il n'y a eu aucune étude spéculative marquante sur les rapports entre le monde naturel et le monde spirituel chez les Indiens. on pourrait avancer que pour eux le spirituel révèle la vraie nature du monde ordinaire autour de nous, mais on ne peut en dire plus. La dichotomie qu'observent les religions occidentales entre un monde de plénitude spirituel et un monde d'imperfection matériel, un dualisme découlant des doctrines chrétiennes et gnostiques, n'a pas de contrepartie dans la conception du monde des Indiens. Ceux-ci accordent une grande valeur à la vie terrestre et leur religion doit les aider à supporter leur sort dans ce monde. Toute l'âme de leur religion est résumée par l'idée d'harmonie, de vitalité et d'appréciation du monde environnant.
Peut-être le concept occidental de "nature" est-il trop étroit pour servir dans ce contexte. La nature, le monde et l'univers sont des concepts qui, dans la conscience indienne, s'écoulent les uns à l'intérieur des autres. Ce que certains spécialistes décrivent comme des "rites de la nature" , les Indiens le voient comme quelque chose affectant l'ensemble de l'univers. La Danse du Soleil n'est pas seulement un rite ayant pour objet de célébrer le renouveau de la végétation et de la vie animale au seuil de l'année nouvelle qu'elle introduit, c'est aussi une récapitulation de la création; en fait, c'est la création, et ses effets concernent l'évolution et la conservation de tout l'univers.
L'univers est habituellement subdivisé en trois plans: le ciel, la terre et le monde souterrain, selon une répartition
héritée des temps anciens qui est également observée en
Eurasie septentrionale. Cependant, cette représentation du monde connait des variations. Les Bella Coola de Colombie Britannique croient en
l'existence de cinq mondes situés les uns au-dessus des autres, parmi lesquels le nôtre occupe la poistion du centre. De nombreux peuples pueblo du Sud-Ouest croient quant à eux qu'il existe
quatre mondes souterrains et quatre mondes supérieurs, et les Navajos ont adopté leur conception des quatre royaumes souterrains se superposant les uns au-dessus des autres.
Ces différents plans sont souvent reliés par l'intermédiaire de l'Arbre du Monde , qui enfonce ses racines dans le monde souterrain, se déploie dans le monde des hommes et des animaux, et a son faîte dans le ciel.
L'Arbre du Monde peut prendre la forme d'une structure rituelle telle le mât sacré des Omahas ou encore apparaître dans certaines cérémonies comme la Danse du Soleil où il est représenté par le poteau central . Les trois plans de l'univers y sont figurés: l'aigle au sommet du poteau manifeste le monde céleste; le crâne de bison sur son tronc ou à sa base, le monde des animaux et des hommes; et les offrandes de tabac et d'eau, effectuées près du pied et destinées à la Terre Mère, symbolisent les relations avec le monde souterrain. Chez les Indiens du Sud-Ouest, les mythes où les ancêtres émergent du (des) monde(s) souterrains(s) en grimpant le long d'un arbre ou d'une vigne se rattachent également à cette idée d'Arbre du Monde.
Dans les rites et les mythes, les lieux sacrés où résident les pouvoirs surnaturels ne sont pas inaccessibles aux hommes. Parfois, ils peuvent même correspondre à des sites qu'occupent des populations actuelles. Ainsi, le monde mythique des Êtres surnaturels navajo est localisé entre les quatre montagnes sacrées qui délimitent le teeritoire de ce peuple: le Pic de Big Sheep au nord, le Mont Pelado à l'est , le Mont Taylor au sud, et les San Francisco Peaks à l'ouest. De même, les mythes shoshones évoquent des paysages du grand Bassin qui sont toujours la demeure de certains groupes shoshone.
Les pouvoirs surnaturels qui gouvernent ces trois plans de l'univers ont multiples. Ils comprennent en général un dieu
céleste qui régne sur le ciel, une nuée d'esprits qui contrôlent les pouvoirs de
l'atmosphére, une foule innombrable d'autres esprits qui influençent la vie de l'homme sur terre, et quelques êtres parmi lesquels la Terre Mère qui errent dans le monde
inférieur. Très souvent ces esprits, ou du moins un grand nombre d'entre eux, sont conçus comme formant un Tout uni. Celui-ci peut consister en une collectivité d'esprits ou bien en un Être
Suprême supervisant ou prenant les fonctions des différents pouvoirs surnaturels.
Dans la région des Plaines, ces deux conceptions co-existent l'une à côté de l'autre. Ainsi, Wakan Tanka des Sioux lakota est un terme qui regroupe un ensemble d'esprits appartenant à différents plans, ayant des fonctions différentes et provenant de zones différentes. Cependant, Wakan Tanka est aussi le nom d'un dieu individuel qui réunit en lui la quintessence de tous les pouvoirs. Pour une des branches de la tribu lakota, les Sioux oglala, le concept de Wakan Tanka oscille entre ces deux pôles.
Du point de vue psychologique, ces deux approches représentent deux maniéres de regarder le monde surnaturel. Quand on perçoit l'univers comme un Tout uni, global et indivisible, l'image d'un dieu unique occupe tout le champ d'attention. Quand au contaire on se concentre sur des actes du divin tels que le tonnerre, le don des biens de subsistance et la guérison, des pouvoirs particuliers apparaissent qui expriment chacun l'activité afférente. L'Être Suprême passe en arriére-plan, à moins qu'il ne soit spécifiquement lié à l'une de ces activités. Une opposition entre universalisme et particularisme se dégage ainsi à travers les concepts de surnaturel et d'univers.
La vision du monde des Indiens d'Amérique du Nord révèle une conception de l'existence
contrastant vivement avec celle de l'Occident et de la tradition judéo-chrétienne. E effet, il n'y a pas de différenciation nette entre les dieux et les humains, pas plus qu'il n'y en a entre les
humains et les animaux. Non
seulement les
relations entre tous ces êtres sont d'une nature
différente, mais ces êtres eux-mêmes sont perçus d'une façon particuliére qui justifie leur condition. L'Occident s'est concentré sur une divinité unique,
"Dieu", alors que les Amérindiens , bien que possédant cette notion d'un Être Suprême, ont mis l'accent sur une profusion "d'esprits" et de "pouvoirs". Ces pouvoirs ne sont pas séparés des hommes
mais interagissent librement avec eux, en particulier à travers les rêves et les visions. Certains animaux sont des esprits, de même que certains esprits sont animaux. En régle générale, la
conception de la "nature" des Indiens est beaucoup plus animée et plus emprunte d'activité spirituelle que celle des occidentaux. Dans bien des cas, leur conception du monde est caractérisée par
l'importance qu'ils attachent à la notion d'harmonie cosmique...
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( Religions des Indiens d'Amérique de Ake hultkrantz - Ed. Le Mail )


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